La Rochelle : ce restaurant qui ouvrait tout
juste dans les quartiers vieux, derrière la rue du Temple. On y
mangeait Chilien ou peut-être Brésilien. Je ne sais plus,
la mémoire a coupé les ponts. On y mangeait Français
aussi. Pour pas cher.
C'est dans ce restaurant qu'avec A... j'ai dit adieu à La Ro-
chelle. J'étais heureuse, libérée.
Mon poste n'était plus ici, pas encore là-bas: de ces
suspensions dans la continuité qui font sauter les coordonnées
de l'espace et du temps et nous rendent à ce peu d'éternité
que nous mendions pour survivre.
A la sortie du restaurant, les trottoirs étaient luisants: il
avait plu à verse : pluie bienfaisante qui balaie tout, même
les souvenirs, tous les attachements, qui nous rend à la sacralité
de l' enfance. C'est dans cette apesanteur que déjà, ce soir-là,
j'avais quitté la ville: je venais de dépouiller en moi six
années dont plus tard, comme toujours, j'aurais à faire l'Alchimie.
De cette bonne boue qui nous colle aux talons, même quand on les
a lavés.
Plus tard reviendraient les souvenirs, la nostalgie, les as- sociations
de la mémoire: l'Oeuvre au Noir. . .
Plus tard encore, lointaine, l'Oeuvre au Blanc: celle qui transcende
petites vies et petites morts...
(poème dédié à Gert. Millaire,amoureuse
de La Rochelle )
Le temps rétrécit . Des avalanches de pommiers
tombent sous la mer . J'écris hier quand déjà s'annoncent
les menstrues silencieuses des hirondelles . Un liquide épais -
du sang je crois - inonde les portières des voitures . Un ange se
tient là . A la croisée des chemins . Comme pour ouvrir la
porte d'un monde différent et cependant déjà connu
. On dirait un agent de la paix occupé à faire la circulation
. Moi je dessine . Quel moi ? Celui d'avant-hier sur le sable doux des
soirs , quand père et mère pique-niquent au sommet des forêts
, face aux lumières de la ville ? Celui d'hier , porte-documents
sous le bras , très fière - elle vient d'entrer en sixième
! - escapades - pas nocturnes , non , hélas ! - escapades escapades
...
Celui de quand ?
Aujourd'hui plus d'essence .
Il y a des croix sous la bannière , de grands Christs de silence
et de lenteur . Ils vous regardent incrédules quand vous pleurez
, pas même la tête entre vos mains . De grands navigateurs
solitaires vous sourient parce qu'ils savent . Des Christophe Colomb de
l'intérieur . J'ai usé ma vie à de grands mâles
souterrains qui se dérobaient quand j'avançais la main .
Sournois et preignants. Redoutables . Je n'aimais que ceux-là .
Je les dessine , patiemment , à la recherche d'une Image intérieure
. Je sais .
Dis-moi que j'avais aimé ! J'ai ri l'autre jour devant la mer
. Ri de moi , de la beauté , de l'illusion des hangars , dans cet
Oléron vidé pour l'instant de ses touristes , mal fléché
- Eh ! on tourne en rond ! - Attends , c'était la mer : on ne flèche
pas la mer . On rit , comme j'avais fait le matin , avec ce petit compagnon
qui riait aussi . Qui riait de bonheur .
Je suis rentrée . J'ai écouté les Nocturnes de
Debussy . Et aussi La Mer . Je me suis dit ... Je me suis dit que sans
doute je n'avais pas droit aux larmes ( qui ne vont même pas remplir
la mer ... Si encore ! ) Il y a des avalanches de pommiers qui tombent
sous l'océan , la percée douloureuse de l'été
sous les printemps qui refusent de mourir.
Il y a moi .
Quel moi ?
(poème publié dans la revue belge "Inédit
Nouveau")
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SILVAINE ARABO, de
son nom civil Claude Bitout, Française,
professeur de Lettres, née en 1945 à Saint-Jean D'Angély
(Charente-Maritime).
A publié 11 recueils de poèmes et un livre d'aphorismes,
chez Guy Chambelland et au Club des Poètes (Jean-Pierre Rosnay).
Publiée dans de nombreuses revues, dont "Traces", "Froissart",
"Vivre en Poésie",
"Les Saisons du Poème"(France), "Inédit Nouveau" (Belgique).
Doit faire paraître 3 recueils en 1997: l'un aux Editions de
La Bartavelle (France),
l'autre au G.R.I.L. (Belgique), de même qu'un troisième
au Club des Poètes (Paris).
Silvaine Arabo est également peintre
et dessinatrice et a exposé à Paris et en province.
claude.bitout@wanadoo.fr
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