Jean-Marc La Frenière


Sur la page du ciel, il suffit d’un nuage pour débuter la phrase. En automne, même le mélèze attend l’huissier. Le temps dilapide ses feuilles à la vitesse du vent. Pour entendre la mer au fond d’un coquillage, il faut avoir plus de cœur que d’oreille. Chaque ombre est une sentinelle du soleil. Il suffit d’un perce-neige pour tatouer l’été sur la peau de l’espoir. Entre les bras des arbres, les nids sont des aisselles en poil de fardoche. Chaque fleur qui pousse est une conspiration de l’amour. Toute la forêt fut d’abord un bourgeon.

Au coucher de la lune, le ciel tremble sur les toits. Les muscles de la terre ont besoin de soleil. Le visage des fleuves s’allonge vers la mer. L’été des Indiens transperce comme une flèche le cœur des bonhommes de neige. Parmi mes phrases en papillons, mes pages en papillotes, les pupilles du vent, les prunelles de pluie, les papilles de l’air, la chrysalide des mots déploie ses voyelles. Les miettes qu’on laisse pour retrouver sa route, les oiseaux les mangent et s’en servent pour voler. C’est donc le ciel qu’il faut suivre, ou les châteaux de sable qui retournent à la mer. Les tournesols anxieux me servent de boussole.

La colombe de paix n’a jamais quitté l’Arche. Chacun trouve naturel de faire encore la guerre. Chacun trouve normal de se vendre pour vivre. On plie sa vie dans un tiroir comme un vêtement prêté. On n’entend plus tinter les mains sonores du vent mais les tiroirs-caisses et le bruit des menottes. L’image est une pensée d’enfant, l’idée un habit trop court. L’âme se coince aux entournures. Pour savoir si je vis, pour goûter l’imprévu, je sale avec des rêves la soupe du silence. Dans les graines qu’on sème, j’entends les fleurs qui toquent pour sortir, les fruits qui se pomponnent et les herbes qui chantent. Il y a des vagues qui ne reviennent jamais, des sources qui s’éteignent. J’écris pour écoper toute cette eau perdue.

Mes pas saignent comme des cailloux sous les piqures de la route. Les pieds ne sont jamais les mêmes quand ils changent de pas. Les doigts qui font le poing font aussi la caresse. Il y a des mots plus légers que les lèvres mais d’autres sont si lourds qu’ils déchirent les pages, des mots debout à la manière des murailles. La sève danse sous l’écorce pour le plaisir des aveugles. Les sourds n’entendent pas la montagne mais les petits cailloux. La mer sait nager sans noyer le poisson.

Le verre et le soleil se croisent quelque fois. Le vert-de-gris des larmes oxyde le vitrail. Comme les arbres avec la pluie, on ne retient jamais longtemps le murmure de l’espoir. Les yeux quand ils se ferment se raccrochent à l’ombre. Les morts, il faut manger les restants de leur pain. Il faut continuer de porter leurs habits. Un doigt ne suffit pas pour faire une caresse ni une seule main pour retenir la vie. Quand les pas s’arrêtent, la tête continue de marcher, même très vite, emportée par le rêve.

Je ne veux pas grandir dans le sens d’une auto, entre l’essence et la monnaie. Je reste dans mes mots comme une vague sur l’eau, un brin de paille dans l’herbe, un cheveu sur la soupe, un poil sur la main. Le sens de l’arbre est dans la précision du fruit comme celui des fleurs est le dard des abeilles. Les plus beaux paysages sont encore dans nos yeux. Quand les oiseaux sont irréels, nos ailes sont réelles.

3 février 2006

L'ORAGE DORT


On a coupé l'ombre des arbres et enlevé la bêche aux prisonniers qui cultivent l'espoir. On a mis une oeillère à l'oeil du cyclone, une muselière au vent, une laisse au couchant. Mes yeux se sont perdus à scruter l'horizon. La pluie frissonne comme un chat. Je monte avec la sève à l'étage des feuilles. L'orage dort dans les sources. Le soleil en profite. La  main parmi les ronces cherche un gant où dormir.

On arrache le fil aux tisserands du coeur, les épines à la rose, la lumière à la nuit. J'essaie de secouer les images qui dorment, les vagues sur le sable, les poils en colère sur les minous de poussière. Les hommes sans caresse ont des yeux sans regard, des gestes sans pétale, des lèvres sans musique. Chaque matin j'invente la journée. Je dessine un soleil sur une goutte de pluie. Dans ce monde puant je me mets au parfum.

On arrache la chair aux hanches de la terre. On gave de cauchemar le sommeil des éponges. On a laissé les loups mordre leurs propres os et les volcans s'éteindre. Nous battons la campagne et les femmes trop fières. En Palestine, les sionistes eux-mêmes ont rallumé Auschtwitz pour un bout de salade. On a courbé l'échine sur les tapis de prières. Le ciel sèche encore le
linge des nuages taché du sang des hommes.

On a vu les soldats tirer sur les vieillards et les femmes, violer les tombes et les enfants, enrôler pour un Dieu les bergers silencieux, brûler pour du pétrole les fougères de l'aube. Les oiseaux de malheur sont truffés de plomb noir qu'ils crachent au visage. Les forêts épuisées ont les yeux de la cendre. La mèche de cheveu qui retombe sur l'oeil ne cache plus sa peur. L'espoir dynamite le rocher de Sisyphe. Je pars sur un pied de paix, la bêche sur l'épaule, guitare sur le dos, jardiner le désert.

On a troqué la poignée de main pour une poignée de dollars. On meurt d'abondance ou de faim dans la bouse de mille vaches sacrées. Les chenilles des tanks ont perdu leur cocon sans apprendre à voler. Les pluies ont des colliers où les perles rugissent. Pour endormir la haine j'ai l'arme de mes mots, les larmes de la pierre, un ourson de peluche et le do l'enfant do. Mes deux poings désarmés arrachent leurs menottes sous la caresse du vent.

J'écris vite avant de me noyer dans la boue du délire. Des murs tapissés de slogans, de dollars, de réclames se referment sur nous. Une épice d'angoisse dessèche les poumons. Je n'élève pas la voix pour parler aux fourmis, je murmure dans l'herbe. J'ai l'oeil ouvert dans les fleurs. Chaque jour, syllabe par syllabe, mot à mot, je garde espoir quand il n'y en a plus. Je tire par un bout le fil de l'invisible. J'apprends le sel de la mer et le feu de la foudre. Je suce des cailloux dans ma bouche d'enfant. J'attends du vent une parole douce. Je laisse l'eau de pluie venir boire à mes yeux.

septembre 2005

ENTRE LES MOTS


Il y a un livre dans chaque arbre. Quand je traverse la forêt, j'apprends l'alphabet. Je m'enfuyais de l'école pour grimper aux arbres. J'ai appris des oiseaux beaucoup plus que des hommes. Il m'arrive de voler dans ma tête et de laisser des plumes sur un bout de papier. Mon lit ressemble à un nid géant. Ma table de travail est encombrée de paille, de brindilles et de petits cailloux. Sur ma table à manger un pain de terre fleurit. J'ai de la sève d'érable sous l'écorce du coeur.

On écrit toujours avec les pièces qui manquent, dans un espace qui se cherche, pour un temps inconnu, sur le mince fil qui sépare l'invisible du visible. On écrit avec ce qui a toujours été là et qu'on oublie de voir. On écrit comme le feu sécrète la cendre sans éteindre la braise. On écrit pour préserver un peu les gestes qui s'effacent dans les ruines de l'instant.

Il y a un livre dans chaque pierre. Quand je grimpe la montagne, je tourne les pages pour y trouver des vers, des couleuvres, des mots. L'arôme que dégage une fleur en fanant se transmet aux semences. J'habite une bibliothèque folle. C'est un jardin sauvage, un parc pour enfants, un radeau d'émotions. Sur l'étagère des oiseaux, je feuillette les trilles. Des papillons de papier me laissent lire leurs ailes et leurs ocelles d'encre.

La pluie garde toujours quelque chose du soleil. L'hiver se souvient des amarantes blanches et la neige ressemble au parfum d'une fleur. Rien ne s'aiguise au fil du provisoire ni les dents ni l'esprit. Les enfants de la pluie se promènent en ruisseau. Les plus sages deviennent lac, les rebelles torrent. En grandissant, ils conduisent des rivières ou des fleuves puis reviennent à la mer.

Il y a un livre dans chaque homme. Rompre le pain c'est tourner les pages. Quand je regarde des peintures, je vois rougir le peintre qui parle à ses couleurs. J'entends sa brosse chatouiller l'infini, sa spatule creuser une terre d'espoir. Les enfants du soleil ont la tête d'un arbre et les bras d'un jardin. Ils dessinent l'horizon en forme d'arc-en-ciel.

Chaque être est unique. Son odeur est unique. Chaque doigt d'une main est unique. Chacune de ses caresses est unique. Chaque regard est unique. Les yeux sont uniques deux fois. On ne se lève jamais avec le même soleil. On ne marche pas dans les mêmes pas sans y perdre son âme. Chacun est une phrase unique dans une lettre immense. La terre est un postier. Tout l'univers attend nos mots.

Lorsque j'écris, j'ai l'impression de ne rien faire. C'est comme une pause dans l'agitation stérile qui m'entoure. Il me faut ce rien pour appréhender le tout. C'est comme une lumière qui me servirait d'ombre. Les gestes d'une main cherchent à nommer l'espace et les pas sur la route dessinent le voyage. Il pleut et j'écoute Ravel. Je ne sais plus quelle musique est plus belle. Je vais de l'un à l'autre ou mélange les deux. C'est mon oreille qui dirige l'orchestre.

Je lis rarement les écrivains. Je lis plutôt les poètes, les peintres, les musiciens, les danseurs. Je ne lis pas le miel sur le pain mais l'abeille. Il y a entre chaque note un silence qui les soutient, un mot entre chaque mot qu'on ne peut lire avec les yeux. Les pas qu'on ne fait pas tracent la route pour marcher. C'est là que la pensée voyage.

Jml  21 juin




Jean-Marc La Frenière  habite au Québec," avec un loup, c'est vous dire.
Chez moi il y a des vaches qui volent, des pierres qui pondent,
des oiseaux que l’on trait et les montagnes de roches voyagent en camion. "


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février 2006
Gert