Sur la page du ciel, il suffit d’un nuage
pour débuter la phrase. En automne, même le mélèze
attend l’huissier. Le temps dilapide ses feuilles à la vitesse du
vent. Pour entendre la mer au fond d’un coquillage, il faut avoir plus de
cœur que d’oreille. Chaque ombre est une sentinelle du soleil. Il suffit
d’un perce-neige pour tatouer l’été sur la peau de l’espoir.
Entre les bras des arbres, les nids sont des aisselles en poil de fardoche.
Chaque fleur qui pousse est une conspiration de l’amour. Toute la forêt
fut d’abord un bourgeon.
Au coucher de la lune, le ciel tremble
sur les toits. Les muscles de la terre ont besoin de soleil. Le visage des
fleuves s’allonge vers la mer. L’été des Indiens transperce
comme une flèche le cœur des bonhommes de neige. Parmi mes phrases
en papillons, mes pages en papillotes, les pupilles du vent, les prunelles
de pluie, les papilles de l’air, la chrysalide des mots déploie ses
voyelles. Les miettes qu’on laisse pour retrouver sa route, les oiseaux les
mangent et s’en servent pour voler. C’est donc le ciel qu’il faut suivre,
ou les châteaux de sable qui retournent à la mer. Les tournesols
anxieux me servent de boussole.
La colombe de paix n’a jamais quitté
l’Arche. Chacun trouve naturel de faire encore la guerre. Chacun trouve normal
de se vendre pour vivre. On plie sa vie dans un tiroir comme un vêtement
prêté. On n’entend plus tinter les mains sonores du vent mais
les tiroirs-caisses et le bruit des menottes. L’image est une pensée
d’enfant, l’idée un habit trop court. L’âme se coince aux entournures.
Pour savoir si je vis, pour goûter l’imprévu, je sale avec des
rêves la soupe du silence. Dans les graines qu’on sème, j’entends
les fleurs qui toquent pour sortir, les fruits qui se pomponnent et les herbes
qui chantent. Il y a des vagues qui ne reviennent jamais, des sources qui
s’éteignent. J’écris pour écoper toute cette eau perdue.
Mes pas saignent comme des cailloux sous
les piqures de la route. Les pieds ne sont jamais les mêmes quand ils
changent de pas. Les doigts qui font le poing font aussi la caresse. Il y
a des mots plus légers que les lèvres mais d’autres sont si
lourds qu’ils déchirent les pages, des mots debout à la manière
des murailles. La sève danse sous l’écorce pour le plaisir
des aveugles. Les sourds n’entendent pas la montagne mais les petits cailloux.
La mer sait nager sans noyer le poisson.
Le verre et le soleil se croisent quelque
fois. Le vert-de-gris des larmes oxyde le vitrail. Comme les arbres avec
la pluie, on ne retient jamais longtemps le murmure de l’espoir. Les yeux
quand ils se ferment se raccrochent à l’ombre. Les morts, il faut
manger les restants de leur pain. Il faut continuer de porter leurs habits.
Un doigt ne suffit pas pour faire une caresse ni une seule main pour retenir
la vie. Quand les pas s’arrêtent, la tête continue de marcher,
même très vite, emportée par le rêve.
Je ne veux pas grandir dans le sens d’une
auto, entre l’essence et la monnaie. Je reste dans mes mots comme une vague
sur l’eau, un brin de paille dans l’herbe, un cheveu sur la soupe, un poil
sur la main. Le sens de l’arbre est dans la précision du fruit comme
celui des fleurs est le dard des abeilles. Les plus beaux paysages sont encore
dans nos yeux. Quand les oiseaux sont irréels, nos ailes sont réelles.
3 février 2006
L'ORAGE DORT
On a coupé l'ombre des arbres et
enlevé la bêche aux prisonniers qui cultivent l'espoir. On a
mis une oeillère à l'oeil du cyclone, une muselière
au vent, une laisse au couchant. Mes yeux se sont perdus à scruter
l'horizon. La pluie frissonne comme un chat. Je monte avec la sève
à l'étage des feuilles. L'orage dort dans les sources. Le soleil
en profite. La main parmi les ronces cherche un gant où dormir.
On arrache le fil aux tisserands du coeur,
les épines à la rose, la lumière à la nuit. J'essaie
de secouer les images qui dorment, les vagues sur le sable, les poils en
colère sur les minous de poussière. Les hommes sans caresse
ont des yeux sans regard, des gestes sans pétale, des lèvres
sans musique. Chaque matin j'invente la journée. Je dessine un soleil
sur une goutte de pluie. Dans ce monde puant je me mets au parfum.
On arrache la chair aux hanches de la
terre. On gave de cauchemar le sommeil des éponges. On a laissé
les loups mordre leurs propres os et les volcans s'éteindre. Nous
battons la campagne et les femmes trop fières. En Palestine, les sionistes
eux-mêmes ont rallumé Auschtwitz pour un bout de salade. On
a courbé l'échine sur les tapis de prières. Le ciel
sèche encore le
linge des nuages taché du sang des hommes.
On a vu les soldats tirer sur les vieillards
et les femmes, violer les tombes et les enfants, enrôler pour un Dieu
les bergers silencieux, brûler pour du pétrole les fougères
de l'aube. Les oiseaux de malheur sont truffés de plomb noir qu'ils
crachent au visage. Les forêts épuisées ont les yeux
de la cendre. La mèche de cheveu qui retombe sur l'oeil ne cache plus
sa peur. L'espoir dynamite le rocher de Sisyphe. Je pars sur un pied de paix,
la bêche sur l'épaule, guitare sur le dos, jardiner le désert.
On a troqué la poignée de
main pour une poignée de dollars. On meurt d'abondance ou de faim
dans la bouse de mille vaches sacrées. Les chenilles des tanks ont
perdu leur cocon sans apprendre à voler. Les pluies ont des colliers
où les perles rugissent. Pour endormir la haine j'ai l'arme de mes
mots, les larmes de la pierre, un ourson de peluche et le do l'enfant do.
Mes deux poings désarmés arrachent leurs menottes sous la caresse
du vent.
J'écris vite avant de me noyer
dans la boue du délire. Des murs tapissés de slogans, de dollars,
de réclames se referment sur nous. Une épice d'angoisse dessèche
les poumons. Je n'élève pas la voix pour parler aux fourmis,
je murmure dans l'herbe. J'ai l'oeil ouvert dans les fleurs. Chaque jour,
syllabe par syllabe, mot à mot, je garde espoir quand il n'y en a
plus. Je tire par un bout le fil de l'invisible. J'apprends le sel de la
mer et le feu de la foudre. Je suce des cailloux dans ma bouche d'enfant.
J'attends du vent une parole douce. Je laisse l'eau de pluie venir boire
à mes yeux.
septembre 2005
ENTRE LES MOTS
Il y
a un livre dans chaque arbre. Quand je traverse la forêt, j'apprends
l'alphabet. Je m'enfuyais de l'école pour grimper aux arbres. J'ai
appris des oiseaux beaucoup plus que des hommes. Il m'arrive de voler dans
ma tête et de laisser des plumes sur un bout de papier. Mon lit ressemble
à un nid géant. Ma table de travail est encombrée de
paille, de brindilles et de petits cailloux. Sur ma table à manger
un pain de terre fleurit. J'ai de la sève d'érable sous l'écorce
du coeur.
On écrit toujours avec les pièces
qui manquent, dans un espace qui se cherche, pour un temps inconnu, sur le
mince fil qui sépare l'invisible du visible. On écrit avec
ce qui a toujours été là et qu'on oublie de voir. On
écrit comme le feu sécrète la cendre sans éteindre
la braise. On écrit pour préserver un peu les gestes qui s'effacent
dans les ruines de l'instant.
Il y a un livre dans chaque pierre. Quand
je grimpe la montagne, je tourne les pages pour y trouver des vers, des couleuvres,
des mots. L'arôme que dégage une fleur en fanant se transmet
aux semences. J'habite une bibliothèque folle. C'est un jardin sauvage,
un parc pour enfants, un radeau d'émotions. Sur l'étagère
des oiseaux, je feuillette les trilles. Des papillons de papier me laissent
lire leurs ailes et leurs ocelles d'encre.
La pluie
garde toujours quelque chose du soleil. L'hiver se souvient des amarantes
blanches et la neige ressemble au parfum d'une fleur. Rien ne s'aiguise au
fil du provisoire ni les dents ni l'esprit. Les enfants de la pluie se promènent
en ruisseau. Les plus sages deviennent lac, les rebelles torrent. En grandissant,
ils conduisent des rivières ou des fleuves puis reviennent à
la mer.
Il y
a un livre dans chaque homme. Rompre le pain c'est tourner les pages. Quand
je regarde des peintures, je vois rougir le peintre qui parle à ses
couleurs. J'entends sa brosse chatouiller l'infini, sa spatule creuser une
terre d'espoir. Les enfants du soleil ont la tête d'un arbre et les
bras d'un jardin. Ils dessinent l'horizon en forme d'arc-en-ciel.
Chaque être est unique. Son odeur
est unique. Chaque doigt d'une main est unique. Chacune de ses caresses est
unique. Chaque regard est unique. Les yeux sont uniques deux fois. On ne
se lève jamais avec le même soleil. On ne marche pas dans les
mêmes pas sans y perdre son âme. Chacun est une phrase unique
dans une lettre immense. La terre est un postier. Tout l'univers attend nos
mots.
Lorsque j'écris, j'ai l'impression
de ne rien faire. C'est comme une pause dans l'agitation stérile qui
m'entoure. Il me faut ce rien pour appréhender le tout. C'est comme
une lumière qui me servirait d'ombre. Les gestes d'une main cherchent
à nommer l'espace et les pas sur la route dessinent le voyage. Il
pleut et j'écoute Ravel. Je ne sais plus quelle musique est plus belle.
Je vais de l'un à l'autre ou mélange les deux. C'est mon oreille
qui dirige l'orchestre.
Je lis rarement les écrivains.
Je lis plutôt les poètes, les peintres, les musiciens, les danseurs.
Je ne lis pas le miel sur le pain mais l'abeille. Il y a entre chaque note
un silence qui les soutient, un mot entre chaque mot qu'on ne peut lire avec
les yeux. Les pas qu'on ne fait pas tracent la route pour marcher. C'est
là que la pensée voyage.
Jml 21 juin